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Tranche de merlan

Le spleen mensuel

19 Octobre 2016, 15:44pm

Publié par LeMerlanFrit

Ma petite fille qui nage encore en moi, ma petite ondine,

Je te demande pardon. Il y a quelques jours j'ai plongé dans un puits sans fond, un abîme que je commence à bien connaître : je le visite environ une fois par mois, depuis près de 2 ans, et j'en ai étudié les contours depuis plus longtemps encore. J'espère que tu sais que cela n'a rien à voir avec toi. On m'a dit que tu sentais ma tristesse, mais que tu ne l'absorbais pas comme tu bois ton liquide amniotique. Tu es une petite éponge mais tu sais déjà que cette tristesse ne t'appartient pas. J'ai le droit de vivre mes émotions, même celle-ci. Il serait plus grave encore de la refouler : je risquerais de l'accumuler dans mes chairs et que ma santé s'en ressente, de l'accumuler dans mon cœur quitte à ce qu'un jour je me noie dans un océan de tristesse ou que je l'extériorise de manière inattendue et nettement plus nocive. Alors tant pis, je la vis pleinement cette émotion. Je plonge, j'ai cette sensation de chute libre en moi-même, je suis parcourue de sanglots, mes larmes coulent... Ça dure 20, 30 minutes, et puis la journée reprend son court avec simplement un goût plus salé et amer ; elle se terminera sans problème et cet abîme restera encore un bon mois à distance bien que toujours perceptible, avant de revenir sous mes pieds.

(AlainAudet, Pixabay)

(AlainAudet, Pixabay)

Tu as peut-être remarqué ce cycle qui se répète. Pourquoi ta Maman est-elle si triste parfois ? C'est la solitude, ma petite ondine, bien qu'à aucun instant tu ne me quittes depuis près de 6 mois. Mais cette solitude date d'il y a 6 ans déjà. Cela fait 6 ans que je suis avec ton Papa pourtant, et il n'y est pour rien. On peut se sentir très seul même en ayant l'amour de sa vie près de soi. Ton Papa, il remplit tous les rôles pour moi : il est mon amour, mon amant, et mon ami aussi. Mais ce n'est pas un ami comme les autres, et je ressens souvent le besoin d'en côtoyer d'autres que lui.

C'est un ultime déménagement dans une nouvelle région qui a tout fait basculer. Jusque-là, il avait fallu se refaire des amis à chaque nouvelle école, à chaque nouvelle formation, et les choses se faisaient d'elles-mêmes. A 11 déménagements dans ma vie dont 8 écoles, tu te doutes bien que je connais la musique. Oh bien sûr ce n'était pas toujours enviable : au collège je restais accrochée à des filles populaires qui soufflaient le chaud et le froid et n'ont jamais été, je ne l'ai compris que plus tard, de véritables amies. Au lycée, j'ai découvert l'amitié, la vraie, mais les effets de groupe et je ne sais quel amas d'incompréhensions m'ont fait tout perdre du jour au lendemain. J'ai mes cicatrices, quelques méfiances qui se sont installées sans pour autant tout bloquer, mais je me suis toujours relevée.

J'ai intégré qu'au premier abord je ne laissais pas du tout transparaître la personne que je suis réellement. J'ai beau avoir travaillé sur moi-même, être plus détendue et souriante quand je rencontre de nouvelles personnes, il semblerait que j'ai toujours l'air d'être froide la première fois qu'on me rencontre. Je me dis que ceux qui s'accrochent un peu plus et cherchent plus loin valent sûrement davantage le coup, donc j'accepte ce filtre et d'être qui je suis. Au gré des écoles et des formations, de mon premier job alimentaire, je suis toujours parvenue à trouver des personnes avec qui rigoler, refaire le monde ou encore partager mes émois et mes peines. Je les ai toutes quittées géographiquement pour poursuivre mon parcours et celles que j'aurais pu mettre dans la case "amis", si petite et si difficilement atteignable à mon sens, sont restées ou repassées au stade de connaissances ou de potes, ces contacts qu'on garde sur Facebook avec qui on échange plus vraiment. La distance induit ce revirement presque à tous les coups. Ainsi va la vie, même si j'ai toujours du mal à l'accepter, je sais que les amitiés vont et viennent.

Mais quand je suis arrivée dans cette nouvelle région, ce nouveau travail, il ne s'est plus rien passé. Je ne partageais rien avec mes collègues, aucun atome crochu ; il m'a même fallu rester la plus discrète possible sur ma vie privée afin qu'elle ne soit pas déformée et colportée dans tous les étages de la boîte, c'était un vrai sport là-bas. Par-dessus ça, je me suis retrouvée avec un chef nocif qui me faisait vivre un enfer. Je me suis réfugiée dans mes loisirs mais eux non plus ne m'ont pas permis de faire des rencontres : soit qu'ils impliquent que je suis seule à la maison (mes créations de bijoux forcément), soit qu'encore une fois je ne rencontre personne avec qui j'accroche un tant soit peu (à l'équitation par exemple). Quand ton Papa m'a rejointe dans cette région de malheur, j'ai espéré qu'on arrive ensemble à tisser des liens avec de nouvelles personnes, mais lui aussi a été atterré par les gens qu'il rencontrait de son côté. J'ai alors réalisé que l'école et les études permettaient de trouver plus facilement des personnes avec qui on a des choses à partager que le monde du travail. 4 années comme ça, dont les 2 premières où je vivais seule avec ton Papa à l'autre bout de la France. J'ai beaucoup pleuré par moments pendant ces années-là déjà, je me sentais si seule. Mais j'avais toujours espoir que la situation s'arrange, au moins quand nous quitterions cette région maudite.

Nous sommes partis pour le Sud-Est qui n'est pas non plus connu pour permettre de se faire facilement des amis. Au moins, j'avais un ancien très bon pote sur place et ton Papa y avait son meilleur ami. Le premier a finalement déménagé juste avant que nous arrivions, et le second donnait davantage de signes de vie quand on vivait loin... va comprendre.

Quand nous sommes arrivés il y a un an et demi, je souffrais déjà beaucoup de cette solitude mais je me disais que ce n'était plus qu'une question de temps, je voulais reprendre espoir grâce au changement. On a quelques collègues très sympas, avec qui on a fait une ou deux sorties mais rien ne se passe, il n'y a pas de lien qui se crée. Ils ont déjà leurs amis ici, arrivé un moment j'ai l'impression que les groupes sont formés et que les lignes ne bougent plus pour ceux qui restent longtemps au même endroit. J'ai essayé de nous inscrire à des évènements et sorties via des sites qui mettent en lien locaux et voyageurs (Couchsurfing) ou les nouveaux arrivants d'une même ville (Wecomfrom), mais ça n'a rien donné non plus.

(_Marion, Pixabay)

(_Marion, Pixabay)

Il ne me restait qu'un ami très proche que je considérais comme mon meilleur ami depuis des années, malgré la distance. Comme je ne partageais régulièrement qu'avec lui, cette relation était d'autant plus importante pour moi, comme un pilier. Mais dès l'année dernière j'ai senti que le pilier était fait de carton, puis de mousse... Je ne pouvais plus dire qu'il était mon meilleur ami tellement il ne prenait plus le temps, était-il encore ne serait-ce qu'un ami ? Je l'avais perdu lui aussi. C'est à ce moment-là que je me suis aperçue que le spleen revenait mensuellement : c'était les moments où je réalisais qu'il n'appellerait pas malgré ses promesses. Depuis le cycle est resté mais ne le concerne plus directement.

Il y a bien un ancien ami qui est revenu vers moi et se montre vraiment digne de ce mot derrière lequel je mets beaucoup de choses, mais il vit loin aussi. Il me manque le réel, les soirées, les sorties, de pouvoir être avec mes amis, faire des choses ensemble. Il manque une grande part de partage à ne pas pouvoir se côtoyer, on est presque que spectateurs de la vie de l'autre, si peu acteur.

Je n'ai jamais eu besoin d'avoir des dizaines d'amis, je ne pense pas que ce soit possible de toute façon. Dans un grand groupe de personnes, je m'efface. Mais j'ai besoin d'avoir quelques amis dans ma vie, autrement je ne me sens pas en équilibre. Ton Papa est pourtant dans la même situation que moi et ça le peine aussi mais ça l'affecte beaucoup moins, il arrive très bien à faire sans.

Je n'ai plus de peine à imaginer que mon mariage ait lieu dans de nombreuses années : je ne peux l'imaginer arriver bientôt et ne pas avoir d'amis à y inviter... Quand les médecins me demandent si je serai entourée pour ta naissance, il me faut répondre que non, nous serons seuls. La famille vit loin, elle viendra quelques jours pour faire ta connaissance et repartira. Il n'y aura pas non plus d'amis autour de nous. J'avoue avoir espéré qu'avec toi dans mon ventre, j'aurais d'autres occasions de faire des rencontres de futures mamans dans les différents cours que je voulais suivre pour préparer ce grand jour que sera ta naissance, mais comble de malchance je ne trouve que des cours particuliers. J'imagine que nous aurons sûrement des occasions quand tu iras à l'école et te fera des copains : en t'attendant devant la grille de l'école, lors de goûters d'anniversaire... Mais c'est si loin tout ça. Et cette situation dure depuis si longtemps maintenant. Encore quelques semaines, et le spleen reviendra. Excuse-moi d'avance pour cette tristesse ma petite ondine. Je pense toujours que la roue tournera, mais en attendant je porte toujours cette souffrance dans mon cœur et il faut qu'elle sorte de temps en temps.

 

Merci à Rozie d'avoir partagé son vécu similaire en premier lieu. Ça m'a fait si mal de me reconnaître dans ses mots, mais ça m'a rappelé que je n'étais pas seule à vivre ce manque terrible et je trouve toujours aussi important de témoigner, quand bien même cela m'est très difficile sur ce sujet.

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Rozie 19/10/2016 19:52

Tu nous livre un texte très touchant.
C'est difficile de souffrir de la solitude. Je ne sais d'ailleurs pas bien ce que c'est car même si je n'ai plus d'amis, je suis une âme solitaire alors .. Je m'y fais bien. Mes amis, mes meilleurs amis m'ont énormément manqué au départ et c'est passé.
Mais je te rejoins sur l'idée du "manque de concret". C'est important les vraies sorties. Le téléphone, les sms, les mails, Skype ... C'est pas pareil.
Je suis peinée que tu pleures si souvent pour ça. Malheureusement, je n'ai pas de réponse constructive à t'apporter mais dis-toi bien que la roue tourne. Ca prendra peut-être du temps, mais tu recroiseras des amis, j'en suis sûre !

LeMerlanFrit (Fanny) 20/10/2016 08:47

Je me considère comme assez solitaire aussi pourtant mais sur ce coup-là ça fait vraiment partie de mon équilibre. J'ai aussi peur de "perdre l'habitude" et que de nouvelles personnes rencontrées me trouvent bizarres parce que je ne sais plus me comporter comme je l'aurais fait si ces 6 années n'avaient pas été de la sorte.
Merci pour ton message, c'est important de pouvoir se dire qu'on est pas seules malgré tout à vivre ça et oui je pense toujours au fond de moi que la roue finira par tourner... vivement ! :)